PRESS & ARTICLES 

> Texte de Coline Deltreil, responsable des collections Art contemporain, Musées d’Annecy, 2021

Démiurge-rêveur-conteur

Kevin Lucbert n’oublie pas ses rêves. Il les dessine et se divertit des limites du monde conscient.

Tel un démiurge, il invente des espaces, éprouvant ainsi notre propension à percevoir la réalité en nous et loin de nous. Le sommeil paradoxal et ses productions oniriques alimentent la source d’inspiration de l’artiste qui nous ouvre les portes de ses songes et nous invite à survoler les univers qu’il élabore. Kevin Lucbert compose d’étranges et minutieux agencements d’espace, démultiplie les perspectives, unit ellipses et tracés denses sur fond de paysages d’immensité où le prisme de la ligne devient langage. Son œuvre surplombe le visible.

Armé de son stylo à bille capable de parcourir 2km de « pages blanches », il planifie, construit et amplifie des paysages qui se situent quelque part entre le connu et l’inconnu, entre la réalité et l’imaginaire. Les formes organiques de la nature côtoient l’orthogonalité du bâti dans un équilibre surréaliste juste. Kevin Lucbert décloisonne les frontières du dessin et de la peinture, de l’écriture et de l’image. Il nous insuffle une envie irrépressible de gribouiller en rêvant, de détourner l’objet usuel de sa fonction première, de le réinventer en medium de création.

Comme nos rêves, les dessins médiumniques de Kevin Lucbert ont mille et une interprétations possibles. Il confie à ses traits et à ses graphismes la charge de révéler une situation traitant d’une immersion dans son monde intérieur, d’un voyage dans le temps, d’une fuite entre les lignes. Pour un grand nombre de créateurs, peindre c’est transformer ce qu’ils connaissent. Les œuvres de Kevin Lucbert dialoguent avec l’environnement, avec les forces naturelles que sont le soleil, l’eau, la terre et le ciel, propres à déclencher une vision spécifique de l’espace. Psychiques et matériels, ses territoires picturaux revendiquent également l’intégration du savoir actuel aux mythes universels, tels des parcours initiatiques sur lesquels l’artiste nous guide.

Citoyen du monde, Franco-Berlinois, hors territoire - comme les labyrinthes imaginés par Jorge Luis Borgès - son vrai lieu de résidence est ailleurs : dans ses œuvres vouées à une cosmogonie personnelle dont les axes impliquent des horizons affirmés. En dessinant, il fait advenir les formes et les pensées qui l’accompagnent dans ces dédales remplis d’issues vers des territoires inconnus. C’est cet inconnu qui donne un sens à son œuvre. Pour saisir la subtilité de son univers, il est nécessaire de s’immerger dans l’espace qui se trame entre les lignes. Cet ailleurs n’a ni commencement ni fin, mais il crée des mesures au fil des séries, des points de repère, des échanges entre plusieurs dimensions, comme si, à travers leur approche, il nous était offert de devenir les explorateurs de ses lignes colorées, vagabonds de l’univers projeté.

Coline Deltreil

> Text by Coline Deltreil, Head of Contemporary Art Collections, Annecy Museums, 2021

Demiurge-dreamer-storyteller

Kevin Lucbert does not forget his dreams. He draws them and turns away from the limits of consciousness.

Like a demiurge, he invents spaces, testing our propensity to perceive reality within us and far from us. The artist draws inspiration from his REM sleep’s oneiric productions and invites us to fly over the worlds he creates. Kevin Lucbert composes unusual and meticulous organisations of spaces. He multiplies perspectives, uniting ellipses to dense outlines against the backdrop of vast landscapes where lines become part of a language. His work overlooks what is visible.

Armed with his ballpoint pen able to cover 2km of blank pages, he structures, constructs and amplifies landscapes that lie somewhere between the known and the unknown, between reality and imagination. The organic forms of nature mix with the orthogonality of buildings in an accurate surrealistic balance. Kevin Lucbert breaks down the barriers between writing, drawing and painting. He makes us want to scribble while dreaming, to go beyond the primary function of an everyday item, to reinvent it as a creative tool.

Like our dreams, Kevin Lucbert's drawings have a thousand and one possible interpretations. His features and graphics reveal a situation dealing with an immersion in his inner world, a journey through time, a flight between the lines. For many creators, painting means transforming what they know. Kevin Lucbert's works connect with the environment and with the natural forces of sun, water, earth and sky, triggering a specific vision of space. Psychic and material, his pictorial territories also claim the integration of current knowledge into universal myths, just as rites of passage where the artist leads us.

Global citizen, “Franco-Berliner”, off territory - like the labyrinths imagined by Jorge Luis Borgès - his home is elsewhere: in his works, dedicated to a personal cosmogony implying distinct horizons. Kevin Lucbert brings forth the shapes and thoughts that accompany him in these mazes filled with exits to unknown territories. This unknown gives meaning to his work. In order to grasp the subtlety of Lucbert’s works, it is necessary to immerse oneself in the space that weaves between the lines. This elsewhere has neither beginning nor end, but it creates rhythms over the series, points of reference, exchanges between several dimensions, and eventually enables us to become explorers of his coloured lines, wanderers of the projected universe.

Coline Deltreil

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> Article by Guillaume Morel, Connaissance des Arts Magazine, issue Nr. 836, 2024


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> Textes d’Emmanuelle Cannavo, responsable de la Maison des Arts de Châtillon, France, 2024 

DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR
Lexique du regardeur, « De l’autre côté du miroir », exposition de Kevin Lucbert, du 05 avril au 23 juin 2024, Maison des Arts de Châtillon

Kevin Lucbert est né en 1985 à Paris, il vit et travaille entre Berlin et Paris et est diplômé de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Il a travaillé pour The New York Times, Télérama, Les Échos, Hermès et BIC. Il participe actuellement à la réalisation des peintures murales de la gare de Champigny Centre dans le cadre d’un vaste projet de décoration des nouvelles gares du métro du Grand Paris Express. Artiste inspiré, il développe une création unique où il explore un monde parallèle onirique et absurde. La Maison des Arts se fait une joie de présenter une sélection de ses œuvres issues des séries « Blue Lines », « Red Lines » et « That’s All Folks ».
Le stylo à bille est son outil de prédilection. Dans un entretien publié par la Galerie Huberty & Breyne, il déclare : « Le bleu vient de ma fascination pour le stylo Bic bleu, qui est facilement à disposition. Il était intéressant pour moi de faire des dessins en utilisant cet outil "simple" très populaire et d'en étendre ses possibilités pour l'amener dans le domaine artistique » .
Très à l’écoute de ses rêves et de son inconscient, Kevin Lucbert invite le spectateur à se plonger dans une forêt de symboles : maisons, labyrinthes, meubles du quotidien, chemins et arbres sinueux, fleurs exotiques et animaux divers peuplent ainsi ses superbes dessins. Ils invitent le regardeur à s’absorber dans une contemplation émerveillée, ouvrant vers des contrées toutes de spiritualité et de beauté où l’imagination règne en maître.

RÊVE
n.m. Suite de phénomènes psychiques (d'images, en particulier) se produisant pendant le sommeil.

Il est prouvé scientifiquement qu’une personne de soixante ans a rêvé, en dormant, un minimum de cinq années. Si l’endormissement prend un tiers de la vie, 25 % environ en sont traversés de rêves, ce qui représente au final près d’un douzième de l’existence des êtres humains. Si l’on ajoute à cela la rêverie qui nous occupe le jour, la part allouée au rêve et à la rêverie est véritablement impressionnante ! Ainsi que l’écrivait Shakespeare : « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil ». Une citation qui convient à merveille au travail de l’artiste Kevin Lucbert. Armé de son stylo BIC et de son UNI BALL Eye, il trace sur la feuille de papier des univers oniriques et fabuleux où peuplés d’une forêt de symboles. Avec ses œuvres nous passons de l’autre côté du miroir, tels une Alice hallucinée, nous progressons dans des paysages urbains tantôt rectilignes, tantôt déformés ; dans des natures aux formes sensuelles ; nous rencontrons des personnages énigmatiques comme perdus dans une intense rêverie.
L’exposition s’inspire d’un magnifique poème de Langston Hughes (poète et romancier américain 1901 – 1967) "Dreams" traitant de l'importance des rêves et de leur capacité à nous renforcer et à nous soutenir.

 “Dreams”, de Langston Hughes

Hold fast to dreams / Accroche-toi à tes rêves
For if dreams die / car quand les rêves meurent
Life is a broken-winged bird / La vie est un oiseau aux ailes brisées
That cannot fly/ Qui ne peut pas voler
Hold fast to dreams / accroche-toi à tes rêves
For when dreams go / Car quand les rêves disparaissent
Life is a barren field / La vie est un champ stérile
Frozen with snow / Que la neige a gelé


Les dessins de Kevin Lucbert, comme les rêves, déploient des formes de spatialité et de temporalité étranges obéissant à d’autres lois, qui semblent totalement vraisemblables pour le dormeur, mais le plonge dans des abîmes de perplexité lorsqu’il y repense à l’état de veille.

INCONSCIENT
n.m. Notion psychologique et psychanalytique qui renvoie à des phénomènes échappant à la conscience.

Jung décrit les rêves comme « l’autoreprésentation, spontanée et symbolique, de la situation actuelle de l’inconscient ». Aussi nécessaire que l’eau que nous buvons ou l’air que nous respirons, le rêve – comme l’art - est notre garantie de santé mentale. Il indique par ailleurs dans quel état psychique nous nous trouvons il révèle des désirs inexprimés, il montre la couleur de notre inconscient. Le sujet rêvant se raconte une histoire qui se déroule en dehors de son contrôle. Il la vit aussi intensément que si elle existait vraiment. Lorsque nous repensons aux événements vécus endormis, nous sommes souvent perplexes quant à leur signification. À l’image des scènes dessinées par Kevin Lucbert qui se présentent comme de véritables énigmes, la portée de l’inconscient gouvernant nos choix et nos vies est très complexe à décoder.
Ses dessins, nous offrent une multitude de symboles : labyrinthes, maisons, chaises, lits, paysages montagneux, personnages de profil et indéfinis, fleurs épanouies, vagues, villes, voitures… Ces symboles sont la traduction mystérieuse de notre inconscient. Un motif régulier, celui de la Nature souveraine, sauvage, allusion à la notion de sublime développée par les Romantiques allemands du XIXe siècle. L’un des plus significatifs représentant en est Caspar David Friedrich, auteur notamment du « Voyageur contemplant une mer de nuages » où l’individu se retrouve symboliquement face à lui-même et aux turpitudes d’une vie dont le contrôle lui échappe.
Serions-nous ainsi en droit de penser que l’art incarne l’inconscient ? Une chose est certaine, les artistes sont des passeurs de rêves et des traducteurs de la psyché humaine. L’acte créateur nécessite une part non négligeable de lâcher-prise pour rendre sensible l’inexprimable.

ÉVEIL
N.m. Action de se révéler, de se manifester.

Les objets du quotidien représentés par Kevin Lucbert encapsulent du cosmique : le banal contient l’infini. Il y a l’espace euclidien, celui des nombres, des plans, des mesures et des droites bien parallèles, bien perpendiculaires, où les mathématiques et leur belle logique président et il y a l’espace cosmique qui échappe à toutes les règles. Joie ! Car le dessin permet de juxtaposer les deux sans qu’on trouve à y redire. L’artiste décide, tel un démiurge bienheureux, des mondes où l’infini existe dans le fini et réciproquement. Les constellations se déploient dans des maisons rectangulaires, des bleus profonds suggérant l’immensité de l’univers colorent des silhouettes assises dans des décors familiers. Souvent, on voit des chemins sinueux qui nous amènent vers une belle lumière, un soleil, une étoile, un ciel de montagne… Ces motifs invitent le regardeur à la méditation et à prendre conscience du potentiel illimité de sa psyché et de sa capacité à rêver, le tout pourtant contenu dans les frontières finies de sa chair, comme un appel à l’éveil de nos consciences, à notre élévation spirituelle.

> Texts by Emmanuelle Cannavo, Head of the Maison des Arts de Châtillon, France, 2024 

DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR
Viewer’s Lexicon, “On the Other Side of the Mirror”, exhibition by Kevin Lucbert, from April 5 to June 23, 2024, Maison des Arts de Châtillon

Kevin Lucbert was born in Paris in 1985. He lives and works between Berlin and Paris and graduated from the École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. He has worked for The New York Times, Télérama, Les Échos, Hermès, and BIC. He is currently involved in the creation of murals for the Champigny Centre station as part of a major decorative project for the new stations of the Grand Paris Express metro. A deeply inspired artist, he develops a unique body of work in which he explores a dreamlike and absurd parallel world. The Maison des Arts is delighted to present a selection of his works from the series “Blue Lines,” “Red Lines,” and “That’s All Folks.”
The ballpoint pen is his tool of choice. In an interview published by Galerie Huberty & Breyne, he states: “The blue comes from my fascination with the blue Bic pen, which is easily accessible. It was interesting for me to make drawings using this ‘simple,’ very popular tool and to extend its possibilities by bringing it into the realm of art.”
Highly attuned to his dreams and unconscious mind, Kevin Lucbert invites viewers to immerse themselves in a forest of symbols: houses, labyrinths, everyday furniture, winding paths and trees, exotic flowers, and various animals populate his magnificent drawings. They invite the viewer to sink into a state of wonder-filled contemplation, opening onto realms of spirituality and beauty where imagination reigns supreme.

DREAM
noun, a sequence of psychic phenomena (particularly images) occurring during sleep.

It has been scientifically proven that by the age of sixty, a person has spent at least five years dreaming while asleep. If sleep occupies one third of a lifetime, approximately 25% of that time is filled with dreams, which ultimately represents nearly one twelfth of a human life. If we add daytime reverie to this, the share allotted to dreaming and daydreaming is truly impressive! As Shakespeare wrote:
“We are such stuff as dreams are made on, and our little life is rounded with a sleep.”
A quotation that perfectly suits the work of artist Kevin Lucbert.
Armed with his BIC pen and his UNI BALL Eye, he draws on paper dreamlike and fabulous universes populated by a forest of symbols. Through his works, we pass to the other side of the mirror; like a hallucinating Alice, we move through urban landscapes that are sometimes straight, sometimes distorted; through sensually shaped natural settings; we encounter enigmatic figures seemingly lost in deep reverie.
The exhibition is inspired by a magnificent poem by Langston Hughes (American poet and novelist, 1901–1967), “Dreams,” which addresses the importance of dreams and their power to strengthen and sustain us.

“Dreams”,  Langston Hughes

Hold fast to dreams
For if dreams die
Life is a broken-winged bird
That cannot fly.
Hold fast to dreams
For when dreams go
Life is a barren field
Frozen with snow.


Kevin Lucbert’s drawings, like dreams themselves, unfold strange forms of spatiality and temporality governed by other laws—entirely plausible to the sleeper, yet plunging them into deep perplexity when recalled in waking life.

UNCONSCIOUS
noun, a psychological and psychoanalytic concept referring to phenomena that escape conscious awareness.

Jung describes dreams as “the spontaneous and symbolic self-representation of the current state of the unconscious.” As necessary as the water we drink or the air we breathe, dreams—like art—are a guarantee of our mental health. They also indicate our psychological state: they reveal unexpressed desires and expose the nature of our unconscious.
The dreaming subject tells themselves a story that unfolds beyond their control, experiencing it as intensely as if it truly existed. When we later reflect on events experienced during sleep, we are often perplexed by their meaning. Like the scenes drawn by Kevin Lucbert, which present themselves as true enigmas, the scope of the unconscious governing our choices and our lives is extremely complex to decode.
His drawings offer us a multitude of symbols: labyrinths, houses, chairs, beds, mountain landscapes, profile figures with undefined features, blooming flowers, waves, cities, cars… These symbols are the mysterious translation of our unconscious. One recurring motif is that of sovereign, wild Nature—an allusion to the concept of the sublime developed by 19th-century German Romantics. One of its most significant representatives is Caspar David Friedrich, notably the author of “Wanderer above the Sea of Fog,” where the individual symbolically confronts themselves and the turpitudes of a life beyond their control.
Are we therefore justified in thinking that art embodies the unconscious? One thing is certain: artists are messengers of dreams and translators of the human psyche. The creative act requires a significant degree of letting go in order to render the inexpressible perceptible.

AWAKENING
noun, The act of revealing oneself, of manifesting.

The everyday objects depicted by Kevin Lucbert encapsulate the cosmic: the banal contains the infinite. There is Euclidean space—the realm of numbers, planes, measurements, and neatly parallel and perpendicular lines, governed by mathematics and its elegant logic—and there is cosmic space, which escapes all rules. Joy! For drawing allows the two to be juxtaposed without contradiction.
Like a benevolent demiurge, the artist decides upon worlds where infinity exists within finitude and vice versa. Constellations unfold within rectangular houses; deep blues suggesting the immensity of the universe color seated figures in familiar settings. Often, winding paths lead us toward a beautiful light—a sun, a star, a mountain sky.
These motifs invite viewers to meditate and to become aware of the limitless potential of their psyche and their capacity to dream—yet all contained within the finite boundaries of the body. They act as a call to the awakening of our consciousness and to our spiritual elevation.

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